Textes
Le paysage comme dessein
Depuis près d’une quinzaine d’années, Charles-Henry Sommelette (1984, vit et travaille à Barvaux-sur-Ourthe) explore les potentialités offertes par la peinture, le fusain, la mine de plomb et, plus récemment, la sanguine. L’artiste, diplômé de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège en 2009, se livre de la sorte à un exercice d’une virtuosité inouïe : celui de suspendre le temps.
S’il se dirige d’abord vers les peintures intimistes d’intérieurs, il se tourne, dès 2009, vers ce que l’on pourrait nommer la représentation de « l’intériorité de l’extériorité », cherchant à restituer graphiquement ce qui relève de l’insaisissable et de l’éphémère. Charles-Henry Sommelette réalise en effet des paysages où toute présence humaine est exclue ; des lieux ordinaires où le mouvement du quotidien semble mis en sourdine. La présence humaine est reléguée aux oubliettes de la représentation, et le paysage, figé sur le papier, demeure le seul personnage. De l’humain, il ne subsiste que la trace. Les éléments que l’artiste dessine — une piscine, une terrasse, du mobilier utilitaire ou récréatif — sont autant de signes indiciels d’un silence habité.
Cette absence ouvre la voie à un hors-champ qui inscrit l’idée d’une présence différée. L’humain est présent et se trouve subtilement réintroduit par l’attention portée au cadrage, qui transforme chaque espace en un lieu habité par le regard. Car ce qui intéresse réellement Charles-Henry Sommelette, c’est l’imago — l’image dans sa profondeur et sa charge symbolique — bien plus que la simple représentation du réel. L’artiste cherche moins à rendre compte du paysage que sa propre présence dans le paysage. Il nous invite à le découvrir par le regard, mais aussi par le corps, en restituant plastiquement la sensation du marcheur grâce au pouvoir du grand format qui innerve le corps de celles et ceux qui l’observent. Les lignes de fuite guident systématiquement le regard vers le centre du dessin dont les traits, denses et sombres, n’évacuent en rien la luminosité qui se dégage de l’ensemble. Et tandis que le chemin se dessine à mesure que le dessin chemine, les petits formats maintiennent quant à eux le paysage à distance et forcent à l’introspection. Appelé par l’intimité, la lumière et le silence, Charles-Henry Sommelette trouve ainsi dans l’ordinaire des lieux familiers et la ruralité une source d’inspiration inépuisable, accédant à ce que Rainer Maria Rilke a sublimement nommé « l’espace intérieur du monde ».
Camille Hoffsummer
Charles-Henry Sommelette
Sans titre
Peinture industrielle sur 5 plaques d’aluminium
200 x 100 cm (x5)
Intimement liée à son contexte d’intégration, à savoir le cinéma de Bouillon, l’œuvre de Charles-Henry Sommelette joue des codes cinématographiques avec subtilité et poésie. Attiré par l’omniprésence de l’image dans les films et leur promotion, l’artiste a imaginé une peinture en dialogue avec les affiches publicitaires placardées sur le bâtiment ainsi qu’avec l’univers du cinéma d’hier et d’aujourd’hui.
Le paysage se trouve au cœur du travail de Charles-Henry Sommelette qui invite le regard à se perdre à travers des espaces silencieux dénués de toute présence humaine, si ce n’est quelques traces laissées lors d’un précédent passage. Quel que soit le lieu représenté, le temps y semble suspendu, à jamais figé par la virtuosité de l’artiste qui, plus qu’une représentation de la réalité, exprime une série d’impressions qui tendent paradoxalement vers une forme d’universalité. Les sujets – pourtant jamais vus – semblent familiers, aperçus ici et là au gré de déambulations dans les bois ou de quelconques voisinages. Charles-Henry Sommelette représente une nature dans sa banalité la plus grande qui laisse pourtant songeur et rêveur. Il peint et dessine les Ardennes de sa région natale avec une indicible perception qui force la contemplation.
L’œuvre réalisée pour Art Public Bouillon reprend ces modes d’expression tout en multipliant avec subtilité les références au septième art. La peinture dans son ensemble – sujet, format, point de vue – est conçue pour être spécifiquement intégrée sur la façade du cinéma de Bouillon à proximité des illustrations promotionnelles des films à l’affiche durant l’été, ainsi qu’avec les annonces publicitaires occupant le mur. Les inévitables va-et-vient du regardeur offrent une lecture différente de ces images.
Ce travail est le résultat d’une réflexion sur ce contexte et d’une volonté de l’artiste d’expérimenter. Habitué au traditionnel white cube des galeries et espaces muséaux, Charles-Henry Sommelette souhaitait rompre avec ces dispositifs classiques d’exposition. La hauteur d’accrochage n’est pas anodine. Elle permet de créer une distance avec le spectateur à l’instar de certaines autres images dans l’espace public ou de peintures dans les églises, éloignement qui nécessite d’adapter la technique de création.
Les dimensions particulières de la pièce évoquent le format cinémascope, une sorte de vue panoramique qui permet d’y plonger l’attention du spectateur. Cette immersion est accentuée par le mouvement suggéré par les traces d’un véhicule fraîchement passé dans la neige. Emprunté à la technique du travelling, cet effet visuel permet de capter et guider le regard vers l’horizon. Aux couleurs habituellement brillantes et chaudes des affiches, Charles-Henry Sommelette a préféré la froideur du noir et blanc, clin d’œil nostalgique au cinéma d’antan. Le choix du paysage hivernal exposé durant la chaleur de l’été renforce, par ailleurs, le contraste.
Par cette œuvre, Charles-Henry Sommelette propose une expérience visuelle singulière où se croisent art contemporain et imaginaire cinématographique. À la fois hommage discret et relecture poétique des codes du septième art, sa peinture s’inscrit avec justesse dans l’environnement urbain de Bouillon. Elle invite le passant à suspendre un instant son regard, à ralentir, et à se laisser happer par la beauté silencieuse d’un paysage tout à la fois immobile et mouvant, inconnu et familier.
Thibaut Wauthion
Charles-Henry Sommelette est un spécialiste : il dédicace en effet tout son travail au paysage et, plus précisément, aux paysages « ordinaires » des Ardennes belges où il vit depuis son enfance. Sa maîtrise technique est remarquable : elle s’étend de la connaissance des matériaux du peintre à la virtuosité du dessin ; elle intègre des réflexions sur le cadrage, les (dés)équilibres de la composition ou le rapport à la photographie. Mais, elle n’est pas, comme le relève justement Claude Lorent, l’atout de fond : « C’est en effet les émotions et les impressions qu’il délivre dans ses œuvres qui constituent son originalité, sa personnalité artistique et qui l’inscrivent dans une filiation qui va des peintres symbolistes à Magritte pour aboutir à une contemporanéité du mystère pictural brillamment assumée. » Surtout dans ses grands dessins au fusain s’instille une sensibilité parfois mélancolique. Ils montrent en effet des no-man’s land silencieux, sans mouvement, sans déplacement ; l’artiste laisse éprouver qu’il y a passé du temps, qu’il les a observés minutieusement. Il nous dira viser « l’immobilité des choses ».
Pierre Henrion